Les Arméniens

Les Arméniens

Mar 24, 2013

RAYMOND H. KÉVORKIAN, PAUL B. PABOUDJIAN

LES ARMÉNIENS

DANS L’EMPIRE OTTOMAN

A LA VEILLE DU GÉNOCIDE

Les Editions d’Art et d’Histoire

ARHIS

 

 

 

 

4 – SANDJAK DE CESAREE

 

Le peuplement arménien de ce sandjak, recouvrant partiellement l’antique province de Cappadoce, était très ancien. Il est attesté dès les IIIe-IVe siècles et est allé en s’amplifiant, lors des conquêtes arabes en Asie Mineure, des colons arméniens y étant alors installés par les Byzantins pour étoffer les thèmes militaires du Taurus, puis au XIe siècle, lorsque se constituent le Royaume arménien de Cilicie et les éphémères principautés de Sébaste et de Césarée, sur la base d’émigrations massives provoquées par la pression des nomades seldjoukides ou ordonnées par les Byzantins. C’est évidemment cette colonisation et l’affaiblissement ultérieur de l’autorité de l’Empire qui permirent enfin aux Arméniens d’établir un archevêché à Césarée dès la fin du XIe siècle. Au siècle suivant, le siège archiépiscopal fut définitivement installé au monastère Saint-Garabèd d’Efkéré, dans la périphérie de la capitale cappadocienne. Selon les témoignages de Croisés qui traversèrent la région à la même époque, la majorité de la population était alors arménienne, d’où le nom d’Hermonorium Terra utilisée par les Occidentaux pour désigner cette partie de l’Asie Mineure. Malgré des déportations massives vers Constantinople, à la fin du XVe siècle, après la conquête ottomane de la Cappadoce,  la région conserva une population arménienne assez dense.

A la veille de la Première Guerre mondiale, elle comptait encore trente-et-un villes et villages habités par plus de 52 000 Arméniens, dotés de quarante églises, sept monastères et cinquante-six établissement scolaires fréquentés par 7 119 élèves17. Curieusement, la population de rite orthodoxe grec n’y était évaluée qu’à 5 481 âmes.

 

- Le caza de Césarée

Intégrées durant quelques décennies dans l’Empire de Tigrane/Dikran le Grand, puis dans les Empires romain et byzantin, la Cappadoce et l’Arménie Mineure constituèrent de tout temps une zone d’échanges culturels entre Grecs et Arméniens. On sait, à cet égard, le rôle que joua la hiérarchie chrétienne de Césarée dans la conversion au christianisme de l’Arménie, puis dans le maintien de liens étroits entre les deux Eglises, les catholicos d’Arménie allant se faire sacrer et légitimer dans la capitale cappadocienne. Il n’en reste pas moins vrai qu’après le basculement des Arméniens dans le monophysisme, ceux-ci furent privés d’églises dans les régions sous domination byzantine, notamment en Cappadoce, et contraints de fréquenter les églises grecques. C’est pourquoi la première église arménienne de Césarée (52), dédiée à Saint-Grégoire l’Illuminateur, ne fut fondée qu’au XIe siècle. La seconde, Saint-Etienne, fut achevée en 1206 (elle était en ruine en 1617, selon le témoignage du voyageur Siméon Léhatsi). La troisième, Notre-Dame, est attestée en 1277 par le colophon d’un manuscrit rédigé dans son presbytère à la même date. Elle était située à l’intérieur des enceintes fortifiées de la ville, dans le quartier d’Itchéri-Char, et fut restaurée à deux reprises, en 1835 et 1875. On en trouvait une quatrième — Saint-Serge — dans le même quartier, en 1552, successivement reconstruite en 1723, 1834 et 1884. Hors des enceintes de la vieille ville — entourée d’imposantes murailles baignées de vastes fossés, au sein desquelles se trouvaient le château-fort, les bazars et des khans spacieux —, il existait une seule paroisse, celle del’église Saint-Grégoire, construite en 1885, dont la décoration fut achevée en 1903.

Au début du siècle, trois d’entre elles étaient encore en activité: la cathédrale Notre-Dame à Emir-Sultan, Saint-Serge à Kitchi-Kapou et Saint-Grégoire, dans la banlieue de la ville. La communauté catholique, de création récente, possédait l’église Sainte-Croix, construite entre 1871 et 1889, tandis que les protestants avaient leur temple depuis 1873.

A la même époque, vingt-huit des cent-quatorze quartiers de Césarée étaient habités par 18 907 Arméniens, soit 35% de la population totale de la ville18, plus 5 000 émigrants encore inscrits sur les registres d’impôts. Le plus récent de ces quartiers, celui de Bahtché-Bache, abritait l’église Saint-Grégoire et, dans sa partie orientale, le monastère des Quarante-Enfants-Martyrs. Toujours à l’ouest de la ville, d’autres quartiers arméniens englobaient les mahallé de Kéoyergan, Battal et Tchokalouz, directement au contact de la partie intra-muros de la ville habitée par les Arméniens: Kazle-Kapi et Boyadji-Kapi.

 

 

L’infrastructure scolaire arménienne y était bien développée. L’Institut Hayguian, fondé en 1800, près de la cathédrale Notre-Dame, était fréquenté par près de 400 élèves à la veille des massacres de 1915; son équivalent pour les filles, le collège Haygouhian, compta jusqu’à 250 enfants. Plus tard, l’école Saint-Jacques fut érigée dans le quartier de la paroisse Saint-Serge. Il était fréquenté par 200 élèves. Dans les quartiers périphériques, accolé à l’église Saint-Grégoire, le lycée Sarkis Gumchian, fondé en 1826, était de loin l’établissement le plus important avec ses 850 élèves. Le lycée Aramian pour jeunes filles, était pour sa part situé à Bahtché-Bache, et fut construit grâce aux donations de Césariotes établis à Constantinople. Outre ces prestigieux établissements, on comptait neuf autres écoles réparties dans les quartiers arméniens, ainsi que l’institut catholique Emmanuélian (100 élèves) et deux écoles protestantes (200 enfants). Un institut d’études supérieures fonctionnait en outre dans les dépendances du prestigieux monastère Saint-Garabèd, situé dans la grande périphérie de Césarée. Les catholiques entretenaient l’église de la Sainte-Croix, tandis que la communauté protestante, fondée en 1838, ouvrit son premier temple en 1873. Le troisième dimanche précédant Pâques, à l’occasion de la fête des Quarante Martyrs de Sébaste, les chrétiens de tous les rites se rendaient en pèlerinage dans une grotte située dans la plaine, à une vingtaine de minutes de la cité, appelée Keurklar. Durant les grandes chaleurs, la ville était abandonnée et confiée à des gardiens; les familles aisées s’installaient dans leurs maisons des hauteurs, tandis que les plus modestes louaient des chambres dans les monastères des environs ou chez l’habitant.

 

 

La presse arménienne locale était relativement modeste, et ce n’est qu’après la révolution jeune-turque de 1908 que des journaux comme Chépor (1910) et Nor Séround (1912) virent le jour.

Le rôle économique de Césarée n’est plus à démontrer. Ses négociants arméniens, déjà réputés au Moyen Age, étaient tout aussi actifs au XVIIe siècle, sur les marchés de Venise ou d’Amsterdam. A l’époque contemporaine, le commerce international de la ville avait fortement régressé, mais le développement de son négoce anatolien compensait partiellement ce recul. L’artisanat était surtout prospère en orfèvrerie, maroquinerie et dans le nouage des tapis, dont la qualité était déjà célébrée par Marco-Polo au XIIIe siècle19.

A cinq kilomètres au sud-est de Césarée, la ville de Talas (53), bien que sur le déclin au début du XXe siècle, comptait encore 1894 Arméniens (2 000 émigrants figuraient néanmoins sur les registres d’impôts), soit 42% de la population totale de la cité.

Florissante à l’époque romaine, c’est la patrie de saint Sabas et la ville d’origine de la famille Gulbenkian, dont est issu le fameux «Monsieur 5%». Située sur un coteau, avec des maisons à étages en pierre, Talas faisait songer à un amphithéâtre dominé par la masse du mont Saint-Basile. Les Arméniens étaient installés dans le quartier bas, autour de l’église de la Sainte-Trinité, fondée au XVIe siècle, et des collèges Koubessérian (150 élèves) et Achekian, construit en 1877 et fréquenté par 60 enfants; dans le quartier de Kitchi-Keuï, où se trouvait l’église Saint-Etienne, avec une école primaire fondée en 1872 (80 élèves) et, surtout dans le quartier haut d’Hayastanleg, autour de l’église de la Sainte-Mère-de-Dieu et des collèges pour garçons et filles Vart-Badriguian, respectivement fondés en 1853 et 1860 (170 et 140 élèves en 1914). Habité par les couches sociales les plus aisées, le quartier haut était occupé par de somptueuses demeures, situées le long de rues portant les noms des plus prestigieuses familles: les Gulbenkian, les Turabian, les Sélian, etc. Au début du siècle, on y voyait encore les ruines du monastère Saint-Basile et de son cimetière arménien. Outre ses habiles commerçants, la ville comptait surtout des ateliers de fabrication de tapis et quelques vignerons. Comme ceux de Césarée, les Arméniens de Talas furent déportés à la fin de juillet 1915, après que vingt-deux des principaux notables de la communauté eurent été arrêtés et exécutés hors de la ville, vers Gémérèk20. Aujourd’hui encore, les traces du passé arménien de la ville restent bien visible, malgré les transformations opérées.

Immédiatement au nord-est de Talas, le village de Déré-Vank’ (54) se situait sur les hauteurs, à l’entrée d’une vallée, le long de laquelle se succédaient plusieurs villages arméniens. Le site, habité par 310 Arméniens, était surtout connu pour son monastère Saint-Serge, construit durant la première moitié du XVIIe siècle à un quart d’heure du village. En partie taillée dans le tuf, l’église du couvent avait une chapelle de 28 mètres de long creusée à même la roche volcanique, ainsi qu’un vaste réfectoire et de nombreuses cellules troglodytiques. Dans le village proprement dit, les Arméniens entretenaient l’église Saint-T’oros et l’école des Saints-Traducteurs, fréquentée par 50 élèves en 1901.

 

 

A une demi-heure plus au nord-est, en remontant dans la vallée, le village de Tavlousoun (55) ne comptait plus que 115 Arméniens en 1914. L’église Saint-T’oros et l’école Mesrobian, encore en activité, témoignaient cependant de la prospérité passée. Dans son prolongement immédiat, à vingt minutes de marche, Guèrmir ou Garmrak (56) était à peine plus peuplée avec ses 365 Arméniens. L’église Saint-Etienne, avec sa magnifique coupole, constituait un des plus anciens édifices de la région. Ses habitants étaient connus comme d’habiles colporteurs et commerçaient  dans toute l’Anatolie. En 1914, l’école de Guèrmir n’était plus fréquentée que par 75 élèves.

Plus haut dans la vallée, le village de Balaguès (57) avait une population arménienne de 923 âmes, avec, en son centre, l’église de la Sainte-Croix et, dans sa périphérie, le vaste monastère Saint-Daniel, où fut enterré le prince Ochin de Lambron (Fin XIe-début XIIe siècle). Il est donc probable que le couvent fut fondé vers le milieu du XIe siècle. Les murs de son église de la Sainte-Mère-de-Dieu étaient décorés de faïences de Kutahya qui disparurent en 1915, lorsque le monastère fut détruit par les Turcs, quelques jours après la déportation de tous les habitants de Balaguès.

Le village suivant, Mandjesoun ou Mantison (58), se situait également dans la vallée, à une demi- heure au nord-ouest de Balagès. En 1914, il n’avait plus que 318 habitants arméniens, mais conservait encore les églises de la Sainte-Croix, de la Sainte-Mère-de-Dieu et Saint-T’oros (fondée au XVIIe siècle), toutes trois témoins de la prospérité passée du village (on y comptait encore un millier d’Arméniens en 1886). L’école Aramian était fréquentée par 80 élèves dont les parents étaient turcophones.

A une demi-heure de Mandjesoun, Nirzé et le village contigu de Darsiak ou Darsièz (59) occupaient également un site en coteaux. On y dénombrait 835 Arméniens en 1914, entretenant respectivement les églises Saint-T’oros (attestée en 1651 dans le colophon d’un manuscrit restauré en 1851) et Saint-André (fondée au XVIIe siècle), ainsi que l’école Nersessian (80 élèves en 1901). Leurs habitants étaient connus comme d’habiles forgerons et d’excellents négociants.

A quinze minutes, le monastère Saint-Grégoire, fondé avant 1206 (date de donation d’un manuscrit) était encore debout en 1915. Son église et ses murailles intégrant les cellules, prolongées par une immense grotte aménagée dans le tuf volcanique, auraient été abandonnées par les moines vers 1800/1810. A. Alboyadjian remarque à cet égard qu’au début du XXe siècle on y trouvait  vingt-quatre monastères en ruine. En contrebas, dans la plaine, sur la route allant de Césarée à Sébaste, le village de Moundjousoun (60) était d’établissement plus récent. Les Arméniens n’y vinrent que vers 1550. En 1914, ils y étaient au nombre de1 669, possédaient les églises de la Sainte-Mère-de-Dieu (fondée au XVIe siècle et restaurée en 1836), du Saint-Signe, Saint-Basile et Saint-Minas, ainsi qu’une chapelle catholique, entretenue depuis 1902 par les 150 fidèles de rite arménien, et un temple protestant, fondé en 1870 par les 300 réformés du village. En moyenne, 280 élèves étaient scolarisés dans l’école Medzpenian (fondée en 1849) et les collèges catholique et protestant. Tout le village était arménophone et il s’y publiait l’hebdomadaire Hayèg durant les années 1910-191521.

 

 

En continuant jusqu’à l’extrémité nord de la vallée prenant naissance au dessus de Talas, on arrivait enfin à Evkéré et Gassi (61) habitées par 2 154 Arméniens en 1914. Comme Déré-Vank, le bourg devait en grande partie sa réputation à la présence voisine du monastère de Saint-Garabèd, le plus important centre spirituel et éducatif de la région. Selon la tradition, c’est le lieu de la première halte de saint Grégoire l’Illuminateur et de ses compagnons, lors du transport de la relique du saint Précurseur (saint Garabèd). Les Arméniens de Césarée assuraient que la relique y serait restée, car l’âne qui la transportait avait refusé d’aller plus loin. Cela irait à l’encontre de l’histoire qui veut qu’elle ait été déposée à Saint-Garabèd du Daron. Situé à 18 kilomètres de Césarée, sur les pentes d’une colline, au dessus de rochers à pic, il domine une vallée fertile. La chapelle, dédiée à Saint-Jean-Baptiste, possédait des reliques précieuses et était recouverte de faïences de Kutahya. Les pèlerins y affluaient principalement pour la fête du saint patron, saint Jean le Précurseur, ainsi que pour la fête de la Transfiguration (Vartavar). Sous la partie maçonnée, une multitude de pièces troglodytiques constituait un véritable labyrinthe, dont l’entrée donnait dans la cour du monastère et était fermée par une magnifique porte de fer forgé. On y trouvait une riche bibliothèque de 200 manuscrits et 20 000 imprimés, un pressoir à huile et un caravansérail pour les pèlerins. C’est en 1900-1903 qu’on lui adjoignit les bâtiments de l’Institut d’études supérieures. On ne connaît pas exactement sa date de fondation, mais l’on sait avec certitude qu’au XIIe siècle le monastère était déjà devenu le siège de l’archevêque diocésain. En 1928, il fut définitivement réquisitionné par les Kémalistes.

A Evkéré, devenu le centre de ce «petit Mont-Athos» arménien, on comptait également plusieurs églises: Saint-Etienne (restaurée en 1871), Saint-Georges, de la Sainte-Mère-de-Dieu et Saint-Elie. Le collège T’orkomian-Akabian, fondé en 1820, était encore fréquenté par 170 élèves vers 1900. Au pied de la ville, au fond de la vallée, la présence d’un petit lac donnait encore un peu plus de charme à ce coin de montagne resté jusqu’au bout un haut lieu de la spiritualité arménienne. Le petit village de Gassi, à moins d’une demi-heure à pied, possédait lui-aussi son église de la Sainte-Mère-de-Dieu, fondée au XVIe siècle22.

C’est à quelques kilomètres plus au nord, à Aghernas, que naquit le célèbre architecte arménien Sinan, peu avant que sa population arménienne soit entièrement déportée à Chypre, en 157323. Sort que subit également le village voisin de Béoyuk à la même date.

A 20 kilomètres au nord de Césarée, Erkélèt (62) abritait les restes (300 âmes) d’une colonie arménienne qui fut prospère aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle conservait de cette époque la belle église Saint-T’oros et avait malgré tout fondé l’école Aramian (58 élèves en 1901). Noyées au milieu de plantureux vergers et de vignobles, sur des coteaux très accidentés, les habitations étaient toutes en pierre noire volcanique.

 

 

17 – Alboyadjian, op. cit., I et II; Karpat, op. cit., p. 186; Ep’rikian, op. cit., II, pp. 370-376; Safrastyan, art. cit.,  Etchmiadzin 7 (1966), pp. 56-57.

18 – APC/BNu, DOR 3/1, f° 2; Alboyadjian, op. cit., I, pp. 692 et 694-698; Piuzantion n° 358 (1897) publie un recensement diocésain de 1897 donnant le chiffre de 16 000 Arméniens dans la ville.

19 – Alboyadjian, op. cit., I.

20 – Ibidem.

21 – Ibidem.

22 – Ibidem, I, pp. 775 et 892 sq; Safrastyan, art. cit., Etchmiadzin 7 (1966), p. 56; BNu/APC, DOR 3/1, f° 2.

23 – Turglaci, op. cit., p. 1, n. 4.

 

 

 

 

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